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Estelle Larrivaz

Estelle Larrivaz

sélectionnée à emergence pour Le paradis des bêtes marraine Sylvie Pialat page film

Filmographie

Le Paradis des bêtes (2012)
Festival Premiers Plans, Prix du Public
Festival international du film de Sao Paulo

Notre père (court métrage, 2001)

Entretien avec la réalisatrice

Extrait d’un entretien avec Estelle Larrivaz, propos recueillis par Bernard Payen (mai 2011)
Quelles étaient les scènes écrites pour emergence ? Sont-elles restées dans le film achevé ?

Mon film parle de la séparation d’un couple qui tourne mal, vue du point de vue des enfants. Dans cette famille, le père, aussi violent, volage, que fantasque, met en scène sa vie sans se satisfaire du quotidien. Les enfants sont confrontés à son comportement. Un jour, il va trop loin et la destinée de cette famille dérape. Le film pose la question : « comment fait-on pour aimer ses parents quand l’un d’entre eux a des comportements répréhensibles ? ». Le film pose aussi la question : « comment apprend on à aimer lorsque l’on évolue dans une famille où l’amour est quasi imperceptible et qu’il a revêtu un masque de chaos ? ». Mais il n’y a pas de jugement moral. A la fin, on se rend compte que même si ses parents ont d’énormes défauts, il est difficile de casser les liens du sang. Ils sont, quelque part, indestructibles.
Les deux scènes tournées à emergence sont restées dans le film. Il y a quelques jours, Yann Dedet qui travaillait comme monteur à emergence la même année que moi, était justement en train de monter un film dans la pièce d’à côté. Je lui ai demandé de venir voir le film, il a revu alors la même scène qu’il avait montée huit ans plus tôt à emergence ! C’était une coïncidence amusante.
Les scènes écrites et tournées pour emergence correspondaient au tout début du film. Une partie est restée identique, il s’agit de la deuxième scène du film : le père est parti en voyage d’affaires avec son fils, il couche avec une fille rencontrée au café du coin. Son fils, qui n’arrive pas à dormir, entre dans sa chambre et voit dans le lit de son père une jeune femme dénudée qui n’est pas sa mère. Pour dissiper le malaise, le père improvise un spectacle avec sa chaussette et invente un serpent qui surgit de sous les draps. Une autre scène qui suit celle-ci est restée : c’est le moment où la famille se regroupe.

Les deux scènes présentaient-elles des enjeux particuliers ?

Globalement, la difficulté était bien sûr de faire jouer des enfants, puis pour la première scène de constituer un trio un peu virevoltant dans un lit (le père, sa maîtresse et l’enfant) et dans l’autre scène, de trouver une mise en scène qui permette de comprendre, sans que les choses soient dites, les liens qui unissent la famille. Le découpage et le montage de scènes comprenant plusieurs personnages (dont des enfants et des chiens !) qui bougent sans arrêt et interagissent entre eux en permanence, est assez complexe à organiser. Cela me permettait de tester plein de choses.

Dans les scènes d’emergence, vous interprétiez vous-même la mère, et Gilbert Melki, le père.

À l’époque j’avais fait ce choix d’interpréter la mère pour me simplifier la vie et me concentrer sur le casting des enfants. Mais cela m’a montré aussi que c’était compliqué d’être devant et derrière la caméra pour une première fois. Cela me bouleverse toujours autant de voir les comédiens donner vie à des scènes que j’ai imaginées. J’aime beaucoup travailler avec les comédiens et c’était un bonheur de voir Géraldine Pailhas s’emparer de ce personnage de la mère. Stefano Cassetti a finalement repris le rôle du père. Stefano est un acteur tonique, avec une beauté du diable qui imprime fortement la caméra, il fallait comprendre qu’une femme puisse accepter tout et n’importe quoi de lui. Il a en plus un physique très onirique qui convenait très bien pour ce film apparenté à un conte réaliste vu du point de vue des enfants. Le jeu et la fantaisie y ont beaucoup d’importance. Stéfano a quelque chose d’enfantin et de candide qui peut devenir cruel, un mélange qui définit bien le personnage du père.
On retrouve aussi dans le film Muriel Robin dans un personnage encore plus négatif, un rôle à contre-emploi qu’elle s’est régalée à interpréter. Tous les acteurs ont vraiment été généreux, ils ont beaucoup donné sur le tournage.

Comment le projet a-t-il évolué après emergence ?

Ce fut compliqué ! Il a fallu d’abord que j’écrive le scénario, qui n’était encore qu’un traitement. Sylvie Pialat, marraine du projet à emergence, voulait produire le film. Mais j’avais déjà signé avec un autre producteur…qui a fait ensuite faillite ! Matthieu Bompoint, qui avait suivi toute l’écriture et le développement au sein des Films du Worso, a finalement produit le film avec sa société Mezzanine films. Sylvie est restée une interlocutrice privilégiée, elle a suivi tout le montage avant de voir le film enfin fini il y a quelques jours.
Le film s’est financé avec l’avance sur recettes du CNC, la région Rhône-Alpes et la région PACA, des Soficas, mais aucune chaîne n’a accepté de l’aider car le sujet posait problème : on me disait que la violence conjugale n’existait pas, alors que ce problème touche une famille sur dix en France !
Je reconnais que mon film peut paraître dur, mais cette violence est contrebalancée par l’onirisme du père.
Ce n’est pas un film noir, mais un film avec de la fantaisie, ponctuée par des scènes assez violentes.

Que vous a apporté emergence en définitive ?

emergence m’a permis de tester des séquences. Pour la première séquence, un imprévu arrivé au tournage m’a tellement marqué que je l’ai reproduit au moment du tournage et du montage du film, sept ans après. La scène se termine par la main du petit garçon qui disparaît sous le lit pour chercher sa marionnette. Rester sur cette main n’était pas prévu au tournage, c’est apparu comme un « accident » que j’ai gardé après. emergence m’a aussi permis de rencontrer des gens qui m’ont ensuite soutenu pendant le développement et la production du film, Sylvie Pialat évidemment mais aussi de jeunes réalisateurs avec lesquels je suis restée amie, comme Matthias Gokalp, Angelo Cianci. C’est important d’avoir de la solidarité entre réalisateurs quand on se bat pour un projet !