l’acteur face à la caméra

 

 

Pendant la session de tournage, emergence propose une formation destinée à des acteurs professionnels. Ce stage conventionné Afdas et soutenu par l’Adami a réuni en 2014 douze comédiens, sélectionnés sur la base d’un bref entretien filmé. Bruno Nuytten et Tatiana Vialle, qui dirigent ensemble le stage, sont revenus sur cette expérience, ainsi que Patricia Mazuy, intervenante en 2013.

Bruno NUYTTEN

Les stagiaires, qui ont entre vingt-cinq et trente-cinq ans, ont déjà du métier. Ils ont souvent fait pas mal de théâtre et se trouvent à des moments où des questions se posent à eux. Beaucoup d’entre eux ont fait des courts métrages et sont apparus dans des téléfilms, mais pas suffisamment pour en avoir vraiment tiré profit. Certains sont même près de tout arrêter… Ils cherchent aussi des réponses à travers ce stage et leur confrontation avec le miroir de la caméra peut être brutale, voire violente. Mais cette phase passe en fait très vite. On ne montre plus systématiquement ce qu’on a tourné quotidiennement, on se limite à une projection en fin de semaine. Ce n’est pas la peine de prendre le risque de les déconcentrer ou de les faire douter. Nous sommes dans une position de bienveillance, je crois, et cherchons à leur apprendre à être eux-mêmes devant la caméra et à montrer qu’ils ont une vraie personnalité, sans tenir compte de quelconques références. Le jeu doit être le plus important. Un acteur est au mieux lorsqu’il oublie ce qu’il y a autour et se concentre sur sa prestation. Et c’est quand un acteur est juste qu’il est photogénique – dans le cas contraire, généralement, il ne l’est pas ! En plus des exercices quotidiens et des tournages avec les lauréats d’emergence, nous avons mis en place depuis l’an dernier des scènes courtes – de trois ou quatre minutes – dans lesquelles les stagiaires passent par deux ou par trois. Ce sont des passages de films préexistants ou des scènes spécialement écrites pour le stage. Cette année, nous avons adapté en français une séquence de Kramer
contre Kramer. L’enjeu est très intéressant : chaque stagiaire doit exprimer sa personnalité, loin d’une simple imitation du travail d’autres acteurs.

Tatiana VIALLE

Parmi les dix-huit stagiaires de cette session, un ou deux avaient une expérience de la caméra, mais nous retenons par principe des gens qui viennent surtout du théâtre. La plupart des cours d’art dramatique continuent à ne laisser que très peu de place à l’image, même si le Conservatoire le fait davantage désormais. Une certaine appréhension demeure donc de la part des participants au stage et notre rôle est à la fois d’essayer de les amener au maximum vers une certaine justesse et de les aider à dépasser la paralysie que provoque parfois la présence de la caméra. Pour la plupart d’entre eux, ce but est atteint à la fin du stage. La notion de plaisir reste évidemment essentielle : il n’y a pas de jeu si l’on ne s’amuse pas un minimum. Mon rôle est aussi de distribuer les acteurs pour l’Exercice et donc d’essayer de percevoir dès le début du stage qui est susceptible de pouvoir travailler avec un réalisateur plus « autoritaire » et a contrario qui a besoin de quelqu’un plus ouvert aux propositions. Faire du casting, c’est provoquer des rencontres. Quand un acteur est formidable dans un rôle c’est toujours parce qu’il y a adéquation entre l’acteur, le personnage et le réalisateur.

Patricia MAZUY

C’était ma première expérience dans un tel stage et je l’ai vu comme un laboratoire de travail, sans résultat à fournir, donc sans pression. C’était assez ludique et nous avons vraiment pu essayer des choses. Je ne me suis servi de la caméra que comme d’un témoin, afin que les comédiens puissent voir ce qu’ils avaient fait. J’ai travaillé sur le jeu, qui n’est pas le même qu’au théâtre. Au cinéma, les situations sont plus immédiatement concrètes, moins métaphoriques que sur scène. Nous avons donc travaillé des scènes où les acteurs avaient quelque chose à accomplir à la fois avec le corps et la tête, en somme. Cette double activité était extrêmement intéressante pour moi comme pour eux, qui ne l’avaient jamais vraiment expérimentée. Nous avons essayé de travailler un aspect comique, une forme de légèreté, la mise en place de réflexes. Nous avons aussi travaillé sur la façon de garder son énergie, y compris dans les situations d’attente qui caractérisent les tournages. Tout cela était passionnant et j’ai vu comment certains a priori peuvent se modifier. On pense que tel acteur sera bien dans un registre et pas dans un autre, et
le contraire se produit à l’aune de la pratique. Avec ce stage, j’ai compris pourquoi en casting, même si c’est compliqué pour les acteurs, il ne faut pas hésiter à les faire revenir plusieurs fois, parce que le travail ça se fabrique à deux.

 

Propos recueillis par Christophe Chauville /
Mai 2013

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